lundi 11 août 2008

Introduction aux kanji.

Nous y voilà.

Les kanji, c'est la bête noire de pas mal de monde et du coup les gens cherchent à biaiser. Soit en ne les apprenant pas, soit en cherchant des "trucs" pour pas les oublier. Par exemple, il y a une méthode assez célèbre pour ça, en inventant des histoires qui permettent de "raconter" le kanji, et donc de le retenir. Je dis pas du mal de la version française, parce que je l'ai pas lue et que quand je critique je le fais avec précision. Donc si ça se trouve, cette méthode est très bien, je tique juste sur le côté "imagination associative", le plan on s'invente une histoire pour retenir les kanji : c'est sans doute très sympa quand t'en as une centaine à retenir, mais quand tu touches les 3000, tu vas pas t'inventer 3000 histoires ! Et si tu te sens obligé de le faire à ce stade, c'est que t'as un problème !

D'abord, pourquoi retenir les kanji, quel est l'intérêt ?

Je t'ai dit au chapitre précédent que le japonais fonctionnait avec des particules qui permettent de savoir qui fait quoi dans la phrase. Encore faut-il être capable d'identifier ces particules, genre dans une phrase comme celle-ci :

にわのにわにはに
なかにわにはにわうらにわにはにわにわとりがいる。

Alors que la même phrase écrite en kanji permet d'identifier immédiatement les particules (en hiragana et en rouge) :

丹羽の庭には二羽中庭には二羽裏庭には二羽鶏いる

Donc loin de nous compliquer la vie, les kanji la facilitent. D'autant que comme tu l'auras remarqué lors de ton apprentissage des syllabaires, le japonais possède peu de sons et conséquemment beaucoup d'homonymes. On est donc bien content d'avoir des images pour distinguer des mots qui s'écriraient de la même façon en hiragana.

Le problème que soulève la majorité des gens, en revanche, c'est que comme il y a beaucoup de kanji à retenir, on finit par les oublier.
Ma réponse est assez simple : et alors ?

Quand on me dit que des écrivains comme Sei Shônagon connaissaient 10.000 kanji contre environ 5000 pour les écrivains d'aujourd'hui, j'ai un peu envie de répondre que Sei Shônagon n'avait surtout que ça à foutre de ses journées. Faut pas tout mélanger non plus.

Il y a une première phase dans l'apprentissage des kanji qui est celle où tu n'en connais pas énormément et donc tu les écris tous. Et puis vient un jour où tu en connais tellement que :
1) ça te prendrait au moins une demi-journée de tous les écrire.
2) pendant ce temps-là tu pourrais lire des bouquins en japonais, et donc être un peu moins performant en kanji mais beaucoup plus cultivé !

Donc à partir d'un certain moment, tu arrêtes de les écrire et tu perds ta capacité à les écrire, même si tu continues à augmenter ta capacité à les lire. Cela arrive aussi aux Japonais, c'est dire si le gaijin que tu es n'a pas à en être traumatisé.
A ce moment-là un choix de vie s'impose :
1) tu veux être un gars qui met à profit son apprentissage du japonais pour lire, te cultiver, jouer, apprécier n'importe quel support en japonais. La capacité de lecture est suffisante.
2) tu veux être un gars qui écrit des thèses en japonais, des romans en japonais, de la calligraphie japonaise. Consacre une partie de ta journée à écrire, c'est ton job, après tout.

Ce que tu dois retenir, c'est donc qu'il n'y a pas à s'en faire : de toute façon tu vas oublier comment écrire les kanji. C'est pas une raison pour négliger de les apprendre.

L'autre problème soulevé par les japonisants, c'est qu'un même kanji peut avoir plusieurs prononciations possibles, entre ses différentes lectures sino-japonaises (ON) et ses lectures japonaises (kun) et que toutes les connaître est quasi-impossible.
Ma réponse est assez simple : et alors ?*

Pour avoir été moi-même assez ardent dans mon apprentissage, je peux te dire aujourd'hui que connaître tous les kanji et toutes leurs lectures c'est typiquement le genre de super-pouvoir qui ne sert strictement à RIEN. Et encore, tu te doutes bien que j'étais loin de connaître tous les kanji et toutes leurs lectures.
C'est un peu comme apprendre tous les mots du dictionnaire en français, ça t'a déjà traversé l'esprit ? Non ? Alors pourquoi tu voudrais faire du zèle en japonais ?
D'autant qu'excuse-moi, mais à moins d'être le gars dont le boulot est de faire des lectures à voix haute tous les jours à un public japonais (genre t'es leur Premier Ministre), à quoi ça va bien pouvoir te servir ?

Donc tu vas faire avec le japonais exactement comme tu fais avec le français (les mortaises et les tenons, en français, tu t'y intéresses pas plus que ça, n'est-ce pas ?) : tu t'occupes de ce qui te concerne et tu verras que les kanji tu les retiens parce qu'ils ont trait à des domaines qui te touchent.
Les kanji que tu verras au quotidien ou très souvent, tu vas pas les oublier. Ceux qui te serviront exceptionnellement, tu vas les oublier mais c'est pas grave puisqu'ils te servent qu'exceptionnellement.
Oui, je sais que je suis en train de te dire tout le contraire des gars qui t'ont bourré le crâne avec leur 1-kyû et leur 2-kyû, mais laisse-les courir. Ils savent cocher des petites cases, je suis content pour eux. De notre côté, le père Montaigne et moi on préfère une "tête bien faite que bien pleine".

Voilà, c'était ma petite introduction du mec qui en sait suffisamment sur le pouvoir des mots pour te dire que si les kanji c'est si difficile, c'est sûrement parce que ça fait des années que les professeurs de japonais répètent que c'est difficile et qu'effectivement, quand les premiers mots d'un prof qui t'accueille en première année c'est de te dire que "les kanji c'est très difficile, vous allez beaucoup devoir travailler", ben faut pas s'étonner après que les gens ils stressent sur les kanji (tu remarqueras que c'est les mêmes qui stressent sur des partiels qui ne sont jamais qu'une révision notée des leçons apprises...).

Je passerai aux détails techniques sur les kanji demain, que tu voies concrètement à quel point il est inutile de s'en faire.

* en vrai j'ai une deuxième réponse qui est que les éléments phonétiques c'est pas fait pour les clébards et que quand t'a feuilleté un peu sérieusement ton dictionnaire t'en arrives même à conjecturer des lectures kun. Je vous donnerai évidemment tous mes trucs sur les kanji le moment venu.

8 commentaires:

Nesterou a dit…

Hoo, quel excellent article, j'aime beaucoup ce genre d'ironie!
Si seulement plus de sites présentaient le japonais comme celui-là.
Pour ce qui est de la méthode "les Kanji dans la tête", j'en suis très contente personnellement. Evidemment, certains Kanji m'échappent, mais ça arrive à tout le monde! Des Kanji qui me paraissaient dur à reterir sont pourtant bien rentrés dans ma tête grâce au système des histoires plus ou moins marquantes.
Après, certains adorent, d'autres détestent!

Robert Patrick a dit…

@Nesterou : en fait, je n'ai rien contre "les kanji dans la tête", le système est très pertinent dans certains cas. Le problème, c'est quand tu t'en sers comme base d'apprentissage et que tu inventes systématiquement une histoire pour chaque kanji, ça réduit vraiment ton efficacité.
Mais de temps en temps, pour retenir des saloperies comme 承る, c'est génial.

Bester a dit…

Ce qui m'embête le plus dans ton blog, c'est que tout ce que tu dis s'avère vrai... J'ai fais 2 ans de japonais en fac (LEA), et la première chose qu'on nous a dit au premier cours de kanji, c'est que ce sera long et pénible à apprendre, et évidemment on te cite les fameux 3000 nécessaire à la lecture d'un journal et le nombre total d'environ 20000, dont on n'a absolument rien à foutre au stade où l'on en est, c'est à dire débutant... De même, les cours de kanjis se résument à en voir une quinzaine par semaine, TOUTES les prononciations et le sens d'écriture tracé vite fait au tableau avec 2-3 couleurs pour faire style, et on t'en balance une même quinzaine en fin de semestre parmi la 150aine que tu as laborieusement essayé de retenir (TOUTES les prononciations) malgré le fait que tu les auras vu 1 ou 2 fois dans le semestre au beau milieu d'un texte dans je ne sais qu'elle leçon... (qui plus est en général avec une seule prononciation utilisée...). Je suis au Japon depuis quelques jours maintenant pour des cours pendant un mois, et voir "deguchi", "nobori" ou encore "kudari" dans chaque station de métro a suffit à ce que je retienne une prononciation pour 4 kanjis, si c'est pas malheureux... Merci bien en tous cas, continue ^^

Anonyme a dit…

Tiens, il y a une petite erreur :

dans la phrase, にわのにわにはにはなかにわにはにわうらにわにはにわにわとりがいる le premier 二羽 doit être transcrit にわ, pas にわ.

Bon c'est pas très important, c'est surtout pour le plaisir de pinailler

Robert Patrick a dit…

@Anonyme : quand tu penses que j'ai fait un copier-coller de cette phrase depuis un site japonais... ;-)

mathieucombet a dit…

Ce que tu dis est très juste, et c'est d'une telle évidence,qu'il paraît dur de croire que la grosse majorité des méthodes et profs de japonais mystifient tellement les kanjis que cela fait fuir la moitié des "étudiants" de peur et de découragement...moi perso je ne comprends pas cette attitude, surtout que pour motiver les "élèves" c'est mieux de les détendre que de les stresser non?...
Bref je te remercie de faire passer la chose d'une manière plus "douce"..;comme la plupart j'avais "appris" les kanjis comme un bourrin, en essayant de retenir toutes leurs prononciations, suite à des conseils de profs en japonais...au bout de quelques centaines cela m'a dégoûté je crois...:)...je vais m'y remettre ...tranquille...

A+

Anonyme a dit…

*3000 ans après la publication de l'article...*
Ton article est vraiment super !! Cette façon de voir les choses (comme moi ^^) j'adooore !!
Perso à part pour les devoirs où il faut connaître tout les kanji, en temps normal j'apprends que ceux qui me serviront et surtout en composé !! Car un kanji tout seul eh bah c'est un peu comme un verre vide... ;-)

MalcolmXYZ a dit…

Salut l'ami et merci (et bravo, quand même!) pour ton ton féroce et corrosif et ta salvatrice lucidité!
Tu es un char d'assaut, et tu dévastes tout! Et c'est ce qui est plaisant chez toi: pas de consensus, pas de langue de bois, la vérité nue! Je parie que tu n'as jamais pensé à faire de politique, parce que là...!!!
Cette réplique:"Quand on me dit que des écrivains comme Sei Shônagon connaissaient 10.000 kanji contre environ 5000 pour les écrivains d'aujourd'hui, j'ai un peu envie de répondre que Sei Shônagon n'avait surtout que ça à foutre de ses journées." m'a éclaté! Quelle clairvoyance!
Bon, c'est pas histoire de te cirer les pompes mais de dire "merci", parce que j'estime que c'est la moindre des choses que nous puissions faire.
J'ai commencé à me lancer dans l'apprentissage du japonais en autodidacte il y a peu, et, jusqu'à maintenant, j'ai pas encore trouvé chaussure à mon pied. J'ai commencé avec le Minna No Nihongo qu'une copine m'a prêté: assez mal fichue quand même: 2 bouquins entre lesquels il faut faire des va-et-vient, une liste de voc. dont il faut se gaver en guise d'entrée, des "phrases-type" à ingérer bêtement, un dialogue décontextualisé, puis des exos portant uniquement sur les formes). Ensuite, je me suis acheté le "Parlons japonais" des PUG: à leur corps défendant, ils préviennent que c'est pas fait pour l'auto-apprentissage; à raison! Mal foutu aussi: pas centré sur le sens, explications grammaticales pas forcément claires, organisation peu claire, recours à des renvois au lieu de mettre des furigana(s?)...
Bref, ce que j'ai trouvé de mieux finalement c'est sur le net; je vais jeter un œil du côté des références que t'as cité mais, généralement, les prix font peur!
Encore merci!

 
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